Silvia Federici, héritière d’une tradition intellectuelle où le verbe est une arme, ne sépare jamais l’idée de la lutte. Son engagement féministe se cristallise autour d’une idée simple mais révolutionnaire : reconnaître la valeur du travail domestique en lui attribuant une rémunération. Derrière cette revendication se cache un combat plus large contre la manière dont le capitalisme et le patriarcat tissent des liens invisibles pour maintenir dans l’ombre des millions de femmes. L’essence de sa pensée se retrouve dans ses œuvres, mais surtout dans ses actes, façonnant un féminisme qui ne s’arrête pas aux pages des livres, mais se prolonge dans la rue, dans les manifestations, dans les discussions enflammées qui refusent le silence.
Œuvres | Thématiques |
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Caliban et la sorcière (2004) | Féminisme, capitalisme, persécution des femmes |
Réenchanter le monde – Le féminisme et la politique des communs (2018) | Féminisme, économie des communs, travail invisible |
Le capitalisme patriarcal (2021) | Domination masculine, exploitation, capitalisme |
Wages Against Housework (1975) | Rémunération du travail domestique, critique du capital |
Revolution at Point Zero: Housework, Reproduction, and Feminist Struggle (2012) | Féminisme marxiste, reproduction sociale, lutte de classes |
La servitude invisible : un héritage construit sur le silence
Dans les cercles feutrés où se débattent les théories de l’émancipation, une vérité subsiste, implacable : le travail domestique, assigné aux femmes comme un devoir naturel, demeure la plus grande des injustices. Federici, en revisitant l’histoire des sorcières brûlées, des femmes effacées, dénonce une servitude d’autant plus puissante qu’elle se dissimule sous le masque du don.
À travers le mouvement Wages for Housework, initié dans les années 1970, elle pointe cette anomalie qui structure nos sociétés : le travail des femmes n’est pas seulement mal payé, il est souvent nié, transformé en obligation morale plutôt qu’en contribution économique. Son analyse va plus loin. Elle montre comment cette naturalisation du soin, de l’entretien du foyer, façonne un marché du travail où les métiers « féminins » sont systématiquement dévalorisés. L’enseignante, l’infirmière, l’aide à domicile, toutes sont victimes de la même logique implacable : leur travail est perçu comme une extension de leurs rôles familiaux, et non comme une compétence digne de reconnaissance.
Des millions de femmes façonnent l’économie de l’ombre, nourrissent le capitalisme sans jamais en partager les fruits.
Le combat de Federici, bien qu’ancré dans la lutte féministe, dépasse la question des genres. Il révèle les mécanismes invisibles d’exploitation sur lesquels repose le capitalisme moderne. Car, dans son analyse, le travail non payé des femmes n’est qu’une facette d’une logique plus vaste où l’injustice se dissimule derrière l’évidence. De l’Afrique à l’Europe, de New York à Bombay, ses théories ont trouvé écho, inspirant des générations de militantes qui refusent de voir leur labeur relégué à l’ombre.
Briser la mécanique du don : la pensée comme un levier de révolte
Si Federici a su imposer sa voix, c’est parce qu’elle n’a jamais conçu la théorie comme une fin en soi. Elle écrit pour provoquer, pour éveiller, pour déranger. Caliban et la sorcière n’est pas qu’un livre, c’est une détonation dans le champ des idées. Il revisite l’histoire de la chasse aux sorcières, non pas comme une superstition du passé, mais comme un instrument de répression systématique des femmes et de leur indépendance économique. De la même manière, son plaidoyer pour la rémunération du travail domestique ne se limite pas à une revendication salariale : c’est un appel à la réappropriation des richesses produites par les classes exploitées.
Pour elle, il ne s’agit pas seulement d’obtenir un salaire pour le travail ménager, mais de repenser l’économie à partir de ceux que le système a toujours refusé de voir. Dans Réenchanter le monde, elle va encore plus loin, explorant la possibilité d’un modèle économique alternatif basé sur les communs, sur le partage, sur une réorganisation de la production où le travail ne serait plus une servitude mais un droit.
À travers ses luttes, ses écrits, ses prises de parole, Federici ne propose pas une utopie mais un retournement du regard. Et si nous arrêtions d’accepter l’inacceptable ? Et si nous cessions de voir le travail gratuit comme un devoir, mais comme un vol institutionnalisé ? C’est là toute la force de sa pensée : elle ne cherche pas à convaincre, elle force à voir.
Les racines d’une révolte silencieuse : l’éveil de Silvia Federici
Née en 1942 à Parme, en Italie, Silvia Federici grandit dans une région marquée par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale. Son père, historien et professeur de philosophie, lui inculque dès son jeune âge une conscience politique aiguë. En 1967, animée par une soif de savoir et de justice sociale, elle émigre aux États-Unis pour poursuivre des études de philosophie à l’Université de Buffalo. C’est dans ce terreau intellectuel bouillonnant qu’elle cofonde en 1972 le Collectif Féministe International, lançant la campagne « Wages for Housework » qui revendique la rémunération du travail domestique non payé. Son engagement la conduit également au Nigeria, où elle enseigne de 1984 à 1986 à l’Université de Port Harcourt, enrichissant sa perspective sur les luttes féministes dans un contexte postcolonial. Ses œuvres majeures, telles que Caliban et la sorcière (2004) et Revolution at Point Zero (2012), reflètent cette trajectoire, mêlant théorie critique et militantisme pour dénoncer l’exploitation systémique des femmes dans le capitalisme.
Quand l’ombre conteste la lumière : débats autour de la valeur du travail domestique
La proposition de Federici de rémunérer le travail domestique a suscité des débats passionnés. Ses détracteurs avancent que salarier ces activités risquerait de renforcer les rôles traditionnels assignés aux femmes, les confinant davantage à la sphère domestique. D’autres estiment que cette approche pourrait institutionnaliser l’inégalité en entérinant une division sexuée du travail. Certains économistes, comme Heidi Hartmann, ont critiqué le mouvement « Wages for Housework », arguant que cette revendication pourrait perpétuer la subordination des femmes en ne remettant pas en cause la structure patriarcale du travail. Ces critiques soulignent la complexité d’une telle reconnaissance, oscillant entre émancipation et risque de perpétuation des stéréotypes de genre.
Échos contemporains : la résonance des luttes passées dans les voix d’aujourd’hui
Le débat sur la reconnaissance du travail domestique non rémunéré a évolué, trouvant des échos dans les travaux de penseuses contemporaines. Marilyn Waring, dans son essai If Women Counted (1988), critique les systèmes de comptabilité nationale qui ignorent la valeur économique du travail non rémunéré des femmes, influençant ainsi les politiques publiques. De même, des économistes féministes modernes plaident pour une redéfinition des indicateurs économiques afin d’inclure le travail de reproduction sociale. Ces perspectives enrichissent le débat initié par Federici, mettant en lumière la nécessité d’une économie plus inclusive qui reconnaît pleinement la contribution des femmes, tant dans la sphère publique que privée.